10 / Trente

Quatre jours passés au sein du CEA, 30 minutes par dessin, 30 métiers. Ne pas déranger, capter l'essentiel. Un livre, Trente

Peinture atomique

 

 

Avec cette grâce un peu inquiète que l’on décèle le plus souvent chez les êtres soucieux de beauté et de justesse, Juliette Plisson se rend au CEA. Calé sur son épaule de silhouette de mode, son large cabas est rempli de carnets, pinceaux, crayons affutés, fusains, encres et peinture. 

L’artiste se dirige vers cette mystérieuse et très surveillée planète d’expérimentations. Elle a pour mission de peindre en un temps record trente scientifiques dans l’exercice secret de leur fonction.  

Après avoir passé tous les passages de sécurité, Juliette, pantalon en lin large, tongs aux pieds se fait froidement épingler d’un badge pour pénétrer ce lieu fantasmatique qui serait le parfait décor d’un film de Science Fiction ou d’un roman d’espionnage. La froideur clinique est prégnante, la tension palpable. Il faut faire vite. Vingt minutes par tableau, pas plus. Il ne faudrait pas déconcentrer les experts. Brèves salutations et c’est parti. Juliette revêt une blouse qu’on lui a prêtée, ouvre sa boîte à couleurs et se rend compte que ce ne sont pas les bonnes. Son cœur bat la chamade mais peu importe, elle improvisera avec l’aquarelle russe. Après tout, c’est bien connu, les meilleures créations sont souvent issues d’erreurs ou d’accidents. En une nanoseconde, Juliette capte le trait essentiel d’une personnalité, le geste qui préfigure le métier qui s’exerce sous ses yeux, à quelques mètres d’elle. Ensuite, il lui faudra parcourir toutes les salles, ces laboratoires de recherche, amoncellements d’écrans, de fils suspendus, d’appareillages aux noms incompréhensibles…

Les ingénieurs étant, le plus souvent tournés vers leur machine, elle lira dans leur dos, au-delà de la blouse blanche. La passion des scientifiques est si communicative qu’elle porte la peintre au travail. Pendant qu’elle dessine, son œil s’attarde sur des effets personnels, rangés dans un coin de la pièce, elle s’amuse de ce débordement contenu, de ces touches d’intimité qui livrent quelques indices. Soudain, au détour d’une conversation, la tension se relâche. Les langues se délient, les échanges se créent doucement. De sa voix claire et enchanteresse, Juliette, les invite à se confier un peu. Le courant est passé. Parmi ces hommes et femmes de science , il y a aussi des passionnés de sport, des peintres, des photographes. La même quête de vérité et de beauté unit la science et les arts. D’ailleurs, les fenêtres du Commissariat des énergies atomiques donnent sur un jardin à la française !

Parmi ces peintures, il y a celle qui  illustre une histoire d’amour entre un chercheur et sa machine qui ne répond plus. Un rapport fusionnel soude la chair et le métal, l’esprit et le matériel. A l’instar de Frankenstein, il veut lui donner vie, il veut qu’elle lui rende son amour en fonctionnant.. Des résultats vaudraient toutes les déclarations de l’objet aimé. L’idée de sa mise en marche le galvanise.  

Dans tous ces portraits de métiers, le bleu glacial domine. C’est le bleu des piscines de refroidissement atomique, mais aussi le bleu du ciel. Quand, elle ne peint pas, Juliette regarde le ciel. Elle retrouvera son versant scientifique dans cette salle construite comme un vaisseau spatial dont les encadrements internes proposent la lecture d’images de fusées et satellites en action, traversant d’autres galaxies, flammes au corps, fonçant vers le firmament. 

Fascinant, ce tableau composé de lettres « Poséidon » qui renferme l’idée du secret de l’éternité puisque dans cette salle, la momie de Toutankhamon aura été stérilisée! Tous ces personnages penchés sur leurs dossiers, en train de se réunir sont aussi la trame d’inspiration de ce singulier voyage. Au cours de cette réunion, le mot compétence reviendra sans cesse. On n’en doute pas !

Dans cette belle collection de tableaux au thème insolite, on sent bien qu’entre l’artiste et son sujet, l’alchimie s’est produite. Les peintures comme l’univers nous survivent.

Pour toujours, les particules élémentaires sont inscrites dans le pigment.

Lorène Edelstam